Sans doute
Une fois la décision prise de fêter nos anniversaires par un voyage d’une dizaine de jours, il fallut choisir une destination. Qui devait répondre à de nombreux critères : pas trop loin, pas trop cher, pas trop vaste, avec quelques pôles culturels à visiter et une nature intéressante. Tout nous portait vers l’Afrique et les déserts. Après avoir écarté la Namibie (trop loin), l’oasis de Siwa en Egypte (Ronald connaissait), le Sinaï (même raison), le Maroc (Ronald l’a visité 17 fois), la Libye (obtention du visa, trop compliqué), le Soudan (trop dangereux), on hésita un peu entre la Mauritanie et le Mali, mais ce dernier l’emporta rapidement, surtout après avoir visionné quelques documentaires sur Djenné et sa mosquée en banco.
La première étape fut de réserver les billets d’avion ; on se décida pour Air France, arrivée à Bamako en soirée, avec retour de nuit, ce qui laissait 11 jours de vacances.
Restait à fixer l’itinéraire et à trouver un correspondant sur place, histoire de ne pas perdre de temps à chercher guide ou chauffeur à chaque étape : 11 jours, c’est un peu court. Après avoir potassé le « Petit Futé », le « Routard » et le « Bradt », on échafauda plusieurs plans sans parvenir à se décider. Atteindre Tombouctou semblait l’étape ultime, le lieu mythique des vieux explorateurs, mais par quel moyen ? Croisière en pinasse sur le Niger (3 jours) ? Piste à travers le désert ? Et le pays dogon ? De quel côté l’aborder ? Ne pas manquer Djenné, bien entendu.
Ronald, jamais à cours d’amis qui ont parcouru le monde, se renseigna auprès d’un couple, revenu du Mali après une mission de type humanitaire. Il vit des photos (qu’il jugea médiocres), lut le compte-rendu de l’expédition (qu’il jugea émouvant et enthousiasmant), et discuta jusqu’à plus soif. Ce qui ne résolut rien, car ces gens disposaient de beaucoup de temps, avaient navigué pendant des jours sur le Niger (expérience qu’ils recommandaient), et flâné un peu partout. Ils déclaraient qu’il ne fallait pas manquer la mosquée de Nando, mais Ronald comprit Niono, ce qui fut l’origine d’un malentendu.
On rédigea finalement un projet d’itinéraire valable, avec un choix d’hôtels bien cotés dans les différents guides ; on envoya ce projet à plusieurs agences de tourisme à Bamako, en précisant ce qu’on voulait, itinéraire et hôtels, 4X4 moderne avec chauffeur, et pour finir un prix d’amis, vu que Ronald est guide de voyage, et qu’en cas de satisfaction, il reviendrait avec un groupe.
On reçut plusieurs réponses, mais on retint seulement la première. Les trois ou quatre autres correspondants envoyèrent un projet de circuit impersonnel, une sorte de « all inclusive », comprenant voiture, chauffeur, carburant, hôtels (de leur choix), guides, l’un d’eux mentionnant même (en sus) le prix (prohibitif) des éventuels spectacles du style « danse touareg ». Ils nous prenaient pour des touristes américains.
Le ton de la première réponse, signée Amadou Anagaly Dolo, pour l’agence Tellem, était nettement plus personnel et plus accrocheur. Il commençait très habilement par flatter Ronald en admirant sa connaissance du Mali, et par accepter tous ses choix, itinéraire et hôtels ; il continuait en proposant chaque service individuellement, accompagné du prix respectif, ce qui me procura un solide mal de tête pour vérifier par des calculs savants si cette façon de voir les choses revenait plus ou moins cher que le « package » des concurrents.
Au deuxième message, le ton devint plus familier, Ronald et lui étaient désormais frères, et frère Amadou suggérait adroitement quelques modifications dans l’itinéraire et les hôtels ; le calcul des prix devenait de plus en plus compliqué, mais l’ensemble paraissait honnête. On accepta.
Ronald voulait des garanties quant à la voiture ; il exigea de connaître la marque, mais toutes les recherches sur Internet pour trouver une photo de ce véhicule restèrent infructueuses ; il s’agissait probablement d’un modèle qui avait fait son temps…
La fameuse mosquée de Niono semblait un important détour, mais Ronald s’entêta, malgré la légère désapprobation de frère Amadou. Et puis on céda sur l’hôtel de Bandiagara, remplacé par celui de Sangha, tenu par un oncle d’Amadou ; on avait compris l’importance de la famille pour notre nouvel ami, avec la très forte sensation d’être entré dans cette famille sans l’avoir demandé. On ne faisait qu’entrevoir la vérité.
Finalement le programme se précisa, auréolé d’un flou bien africain, mais qui n’était pas pour nous déplaire, vu que nous sommes adeptes du voyage (en partie) improvisé. L’échange de mails fut interrompu, puisque tout semblait réglé, et la date du départ approchant dangereusement; on envoya un dernier message en rappelant l’heure de notre arrivée à l’aéroport, et frère Amadou nous répondit avec son amabilité coutumière « J’y serai sans doute »
Ronald n’est pas rompu aux nuances du français, aussi trouva-t-il la formule claire et appropriée ; de mon côté, je mis en doute la certitude de la présence d’Amadou à l’aéroport, vu que, dans ce cas, sans doute signifie peut-être… Le suspense allait durer jusqu’à la salle des bagages à Bamako, après avoir marché sur le tarmac entre une haie d’accueillants brandissant une pancarte où figuraient des noms divers, mais jamais le nôtre.
Notre frère Amadou, dont la grande taille permettait de nous repérer par-dessus le guichet de contrôle des passeports, nous attendait patiemment près du tapis roulant.
Racé, élégant, souriant, Amadou respirait l’intelligence et la bonté. Il nous fut immédiatement et furieusement sympathique.
Pour meubler le temps (l’attente pour les sacs fut très longue), Ronald se mit à lui raconter sa légendaire traversée du Sahara, dans les années 70, à bord d’une vieille guimbarde, avec sa petite amie et …un chien ; je devais entendre cette histoire tant de fois pendant le séjour (heureusement adressée à des interlocuteurs différents) que, en mon for intérieur, je bénis le ciel d’avoir privé Ronald de petits-enfants qui l’auraient rapidement accusé de radoter. Amadou ne montra jamais le moindre signe d’impatience, ce qui prouve son excellente éducation et son respect pour les aînés. Nous allions en avoir d’autres preuves.
En attendant, nous étions au Mali, tout au moins à l’aéroport de Bamako, où les diverses formalités se traînaient en longueur, dans un joyeux désordre et une intense bousculade. Bienvenue, vous êtes en Afrique.
Tous frères, tous cousins
La Toyota Land Cruiser nous attendait dans le parking de l’aéroport ; au volant, un autre Amadou, cousin du premier. Tous les premiers-nés de sexe masculin se nomment Amadou, paraît-il, et toutes les premières filles Fatimata. Voilà qui ne doit pas simplifier les relations. Pas de problème, nous confia Amadou 1, moi on me surnomme Dagui, ce qui signifie « le petit », et nous crûmes un peu naïvement que ce surnom lui venait en dérision de sa grande taille. Erreur, comme on va le constater.
La Toyota n’était pas le dernier modèle, mais elle ne déparait pas à côté des autres véhicules ; elle se révéla robuste et volontaire, même sur les pistes les plus difficiles ; à part une crevaison, nous n’eûmes, au cours des onze jours de pérégrinations, aucun problème mécanique ; l’air conditionné fonctionnait, les amortisseurs étaient toujours vivants et aucun accessoire vital ne manquait. Amadou 1 ne nous avait pas roulés, et Amadou 2 allait se montrer un conducteur hors pair.
Un passage au domicile privé d’Amadou nous permit de faire la connaissance de sa maman – superbe dans son boubou coloré -, et d’avoir une idée de la façon malienne d’envisager la famille. Amadou, en tant qu’aîné, se doit d’héberger les plus jeunes, ses frères, ses sœurs, leurs conjoints et enfants, et aussi les cousins, terme très large qui englobe toute la parenté. Chacun participe à sa manière à la vie en commun, par le partage du travail et des ressources.
Dans cette maison gravitaient toute une série d’hommes, de femmes et d’enfants dont nous ne perçûmes ni le rang ni la fonction, mais il était visible qu’Amadou et sa maman étaient situés au faîte de la hiérarchie. On nous servit un thé à la menthe très fort et très sucré, préparé dans une dînette de poupée, sur un minuscule fourneau de bois. A ne pas consommer le soir, si on a l’intention de dormir.
Par la suite, nous rencontrâmes le père d’Amadou, qui est remarié (pour la quatrième fois), et habite à Sévaré, dans une grande maison semblable, pleine de gens des deux sexes dont il est difficile de déceler le degré de parenté. La polygamie est courante au Mali, et résout, paraît-il, le problème de la surpopulation féminine. Mais la jeune génération des villes semble préférer le divorce, rapide et facile, très fréquent pour rompre la première union, généralement arrangée par les parents et pas toujours réussie.
Le père d’Amadou est le patriarche de la famille Dolo, car il est le premier fils de la première femme du grand-père Dolo, décédé, et dont le portrait trône à Sangha (pays dogon), dans la salle à manger de l’hôtel tenu par un oncle d’Amadou. La polygamie permet d’avoir de nombreux enfants de lits différents, qui se considèrent comme frères et sœurs, et les marâtres sont appelées tantes. Le résultat, particulièrement touffu, procure à chacun un nombre indéfini de frères, de sœurs, d’oncles et de tantes, et tout le reste de la parenté, par alliance ou non, est considérée comme « cousins ». Il y a peu de noms de famille au Mali, des villages dogons entiers portent le même nom ; nous rencontrâmes d’innombrables Dolo, mais indéniablement le plus respecté était le père d’Amadou, figure austère d’un profond rigorisme musulman.
L’ancêtre Dolo, dont le portrait figure à Sangha, était chef de canton sous la période coloniale, haut poste administratif ; il parcourait sa région à cheval, animal particulièrement rare au Mali, et jouissait d’une grande autorité morale. Le père d’Amadou a hérité de ce capital respect, même si la fonction de chef de canton a disparu dans le nouvel état africain (rappel : 1960, indépendance du Mali). Notre Amadou est le premier fils de la première femme du patriarche Dolo, donc le petit prince, « Dagui », l’héritier du nom, le futur patriarche. Il a quitté son pays dogon natal pour faire des études universitaires à Bamako, et le voilà à cheval entre les deux mondes, le traditionnel, dont il reste profondément imprégné, et le nouveau, où il est intégré comme acteur de la modernisation du pays.
A ce cousinage étendu, il faut encore ajouter le cousinage cathartique. Il existe de nombreuses ethnies au Mali, vivant généralement en bons termes, et spécialisées dans certaines activités. Un lointain cousinage, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, entre les Bozos (pécheurs) et les Dogons (agriculteurs), s’exprime par une sorte de pacte d’alliance et d’assistance mutuelle ; ils ne peuvent se refuser poissons ou mil en cas de besoin ; ils se doivent aide, sans contrepartie. Jusque là, rien de bien étrange. Par contre, ils sont autorisés à s’insulter copieusement, sans possibilité de retour violent.
Nous en fîmes l’expérience à Segou ; Ronald n’avait pas renoncé à la visite de la mosquée de Niono, située à deux heures de voiture de la ville ; le lunch avalé dans une restaurant libanais, premier contact avec le capitaine, qui n’est pas un grade mais un excellent poisson pullulant dans le Niger, nous retrouvâmes les deux Amadou, qui avaient déjeuné chez des cousins (évidemment), accompagnés d’un individu bavard et prolifique, qui nous fut présenté comme un Bozo. Entouré d’un certain respect, probablement dû à son âge, le Bozo occupa la place à côté du conducteur, et Dagui se contenta d’un siège d’appoint dans le coffre. La première surprise passée, nous fûmes pliés de rire pendant tout le parcours, à écouter les blagues absurdes ou salaces du Bozo, ridiculisant les Dogons et les abaissant au rang d’imbéciles naïfs et arriérés. A notre grande surprise, nos deux Amadou, Dogons pur sang, riaient avec indulgence et ne ripostaient pas. Des blagues, qui auraient provoqué un véritable séisme dans notre petit pays séparé en communautés linguistiques particulièrement susceptibles, pouvaient se proférer sans guerre civile entre deux ethnies pourtant très homogènes (pas de mariage entre Dogons et Bozos) ; nous nous posions la question de savoir où était la civilisation.
Vous voulez un exemple ? Lors d’une période de famine, des Dogons se risquent à essayer la pêche ; en remontant le filet, ils constatent que les poissons ne sont pas fumés ; alors ils les rejettent à l’eau, pensant qu’ils ne sont pas comestibles. Ou celle-ci : un Dogon, très impressionné d’être invité à monter dans une belle voiture, retire ses chaussures et les range sur le trottoir ; à destination, il est tout surpris de ne pas retrouver ses chaussures… Je vous épargne les salaces, dont la finesse n’était pas la particularité principale.
Et comme si tout cela n’était pas suffisant, dès qu’un lien d’amitié se crée, les protagonistes deviennent frères et sœurs pour la vie. Nous sommes définitivement entrés dans la famille Dolo, par le seul pouvoir de la sympathie et de la confiance mutuelle.
Une autre conséquence de cette façon d’envisager les relations humaines est l’extrême politesse qui régit les rapports sociaux ; tout au long des journées, nous avons serré des mains et répondu à des demandes de nouvelles au sujet de notre famille, selon le principe « Les amis de nos amis sont nos amis » ; la moindre conversation débute par un échange de politesses – que l’on connaisse les gens ou non – et le plus remarquable, c’est que les formules ne semblent pas convenues, mais refléter un véritable intérêt. En Afrique, la chaleur du climat va de pair avec la chaleur humaine.
Les mosquées en banco
Le banco est un mélange de terre, de paille et de beurre de karité, remplacé aujourd’hui par l’huile de vidange ; les briques, façonnées à la main, étaient traditionnellement rondes ; actuellement les artisans se servent de moules rectangulaires. Les édifices, une fois terminés, sont recouverts d’une couche unie appelée crépi, qui doit être renouvelé régulièrement, car il s’abîme sous l’action des intempéries.
Toutes les maisons du Mali sont en banco, sauf dans les grandes villes, où le béton a fait son apparition. Les mosquées sont aussi en banco, et leur crépissage annuel est exécuté en commun par les hommes du village.
Chaque localité possède une mosquée, de plus ou moins grande importance. Nous découvrîmes les premières sur la route de Bamako à Ségou, et leur plan rappelait étrangement celui d’une église chrétienne, allongé et surmonté d’un petit clocher à une extrémité. Bien entendu, le croissant de lune et l’œuf d’Autruche (signe de pureté) remplaçaient les symboles chrétiens.
Pour nous qui avons beaucoup voyagé en Asie, ce plan ne rappelait en rien les mosquées surmontées de coupoles et flanquées d’un minaret effilé.
Par la suite nous vîmes des mosquées plus vastes, bâties sur un large plan carré ou rectangulaire, avec un toit en plate-forme accessible, et un large minaret , dont la forme nous rappelait tant un clocher.
La mosquée de Niono, pour laquelle nous fîmes un détour en compagnie du Bozo blagueur, n’était pas la plus belle du circuit, mais comme c’était la première d’une certaine importance que nous visitions, elle nous sembla magnifique ; nous y fûmes reçus avec beaucoup de civilité par un imam souriant, qui nous fit visiter l’ensemble ; il y régnait une atmosphère paisible, propice à la prière ; quelques femmes d’âge mûr, dont l’une s’enorgueillissait d’avoir fait le pèlerinage à La Mecque, se tenaient dans la partie réservée à leur sexe, et elles nous adressèrent la parole sans timidité, s’intéressant à notre religion et – bien sûr – à notre famille.
La mosquée de Djenné est sans conteste la plus belle ; c’est aussi la plus grande d’Afrique en banco. Elle domine une ville paisible de maisons traditionnelles, sans béton, où il fait bon flâner au hasard des ruelles poussiéreuses ; la cité ne s’anime vraiment que le lundi, jour du grand marché, lorsque les charrettes chargées de marchandises se succèdent vers la place principale ; c’est alors un brassage coloré d’ethnies variées, Peuls aux grands chapeaux, Touareg ou Maures enturbannés, Bozos à la peau d’ébène, femmes aux boubous multicolores, leurs enfants accrochés dans le dos, et même quelques Wahhabites tout de noir vêtues.
Mais notre préférée, nous la découvrîmes au bout d’une piste incertaine, après avoir demandé notre chemin à plusieurs reprises : celle de Nando, au centre d’un village oublié du monde, seulement accessible par un sentier caillouteux ; les pauvres maisons sont des amas de pierres ramassées dans la montagne toute proche, et la mosquée en banco apparaît comme un palais irréel, avec ses formes arrondies et ses cheminées de fées ; un mur en crépi sert d’enceinte, et la porte d’entrée est tellement étroite qu’il faut l’aborder de profil. L’intérieur, chichement éclairé par le soleil qui pénètre par d’étroites ouvertures, livre d’anciennes décorations mystérieuses, mélange d’islam et d’animisme ; ici les prières faites dans le respect des règles sont toujours exaucées, nous dit-on, et nous nous prêtâmes volontiers à une petite cérémonie.
Le chef du village nous reçut dignement, et l’instituteur nous fit une demande pour son école, qui réveilla la fibre enseignante qui dort en moi ; nous ferons l’impossible pour revenir, les bras chargés de cahiers, d’équerres et de crayons, c’est promis.
Il nous faut encore citer la mosquée du village peul de Senossa, qu’aucune route ne dessert, et celle du village bozo de Togoronko, seulement accessible en pinasse, où nous fûmes autorisés à escalader le toit en terrasse. Toutes ces mosquées sont interdites aux non-croyants, mais Ronald et son éternel turban nous ont ouvert bien des portes. Jamais on ne m’a demandé de me couvrir la tête, mais j’ai mis mon point d’honneur à porter une tenue non choquante, bras et jambes couverts, précaution que devrait adopter tous les touristes.
La mosquée de Mopti est imposante et se voit de très loin ; elle vient d’être restaurée en crépi, car une mode des années septante l’avait fait recouvrir de … ciment. Aujourd’hui elle a retrouvé son aspect traditionnel, enserrée de constructions coloniales, et les meilleures photos se prennent des terrasses des maisons voisines.
Les Maliens sont musulmans, mais pas intégristes ; d’anciennes croyances animistes sont toujours vivantes, et intégrées à la pratique. Le père d’Amadou, par exemple, sacrifie régulièrement des poulets pour demander la protection divine, ce qui signifie qu’il offre ces volatiles aux pauvres de sa rue, heureux mélange de traditions.
A Djenné, centre religieux important, les enfants sont encore confiés à des marabouts pour leur éducation religieuse ; ils vivent de mendicité et tendent leur bol dans la rue – mais jamais en vain, car tout le monde participe à leur entretien.
Toutes ces mosquées, constructions fragiles parfaitement entretenues, témoignent d’une vie spirituelle intense et tranquille, sans fanatisme ; même au pays dogon, où les traditions d’avant Islam se sont profondément perpétuées, les mosquées font partie du paysage. Nous en gardons l’empreinte au fond des yeux.
Virginie du pays dogon
Après les mosquées en banco, nous pensions avoir épuisé les émotions architecturales du Mali. Quelle erreur ! Il faut avoir vu les villages dogons, accrochés à la falaise de Bandiagara, se confondant avec la roche, se mêlant aux anfractuosités naturelles, repaires imprenables, à la fois sanctuaires quotidiens et abris pour les défunts, habitat aérien d’un peuple ayant conservé ses traditions et sa magie intactes au travers des siècles. Maisons en banco qui communiquent par les terrasses, tanières taillées dans le roc qu’on atteint par des échelles, véritables défis dans le vide, greniers reconnaissables à leur toit de chaume bâtis au bord des précipices, les villages dogons apparaissent comme le dernier refuge d’une population qui n’aurait pas besoin de ce que nous appelons la civilisation.
Les Dogons sont arrivés au 15ème siècle, fuyant l’Islam (que finalement ils ont adopté), et ont chassé les premiers habitants troglodytes, les Tellem. Ils ont déboisé la plaine pour cultiver le mil, obligeant les Tellem, chasseurs et cueilleurs, à trouver un autre havre ; on perd la trace de ces derniers. Quoiqu‘il en soit, les Dogons ont développé une civilisation originale, qui a perduré jusqu’à nous, protégée par les difficultés d’accès à la falaise. Ils ont intégré les cavernes des Tellem en les transformant en cimetières, et fait pousser le mil et les oignons dans la plaine et partout où c’était possible sur le plateau.
Amadou était très fier de nous montrer Yenduma Ato, village natal de sa maman, berceau de la famille Témé. On y accède par une dangereuse piste de cailloux, serpentant à flanc de falaise.
Dans le village, comme partout en Afrique, nous étions entourés et suivis d’une nuée d’enfants, criant d’une voix aiguë « ça va ? ça va ? », quémandant bics et bonbons. Comment donner à tous ? Poignées de mains, sourires, photos, et leur joie quand ils se voient sur l’écran de l’appareil digital. Les femmes, port de reine dans le soleil finissant, le seau d’eau ou le fagot sur la tête, souriaient sans timidité. Tout était calme ; les maisons et les greniers, étroitement imbriqués les uns dans les autres, étaient comme suspendus dans l’air ; la nuit allait bientôt s’abattre sur le village ; le lieu était d’une beauté à couper le souffle.
Mais la beauté n’empêche pas la tragédie, et la tragédie n’était pas loin.
Une jeune femme de la famille Témé était en couches depuis le matin, et ça se passait mal. Le père absent, un beau-frère avait pris le relais. Accepterions-nous de transporter la parturiente jusqu’à l’hôpital le plus proche ? Nous fîmes une ascension rapide du village et quelques photos sublimes, pendant que le chauffeur arrimait les bagages sur le toit et préparait notre 4X4 à devenir une ambulance. Nous nous entassâmes dans le véhicule, Amadou, nous, le beau-frère, la malade et deux femmes, dont une avec un bébé au sein. Nous appréhendions tous la piste de cailloux et ses inévitables cahots. Dans ma tête je récapitulais ce qu’il conviendrait de faire si l’accouchement se déclenchait en cours de route, tout en épongeant le front de la jeune femme gémissante avec les lingettes qui me restaient. Les hommes, serrés à l’avant, transpiraient de grosses gouttes, car ils sont d’habitude éloignés de ces histoires de femmes ; le chauffeur Amadou faisait son possible pour atténuer les chocs mais la route était si mauvaise que c’en était impossible. Pour couronner le tout, la nuit tomba d’un coup, et l’angoisse nous prit tous à la gorge. Arriverions-nous à temps ?
L’histoire connut un dénouement heureux : nous atteignîmes sans encombre l’hôpital, et notre protégée accoucha d’une adorable petite fille qui fut nommée sur le champ Virginie, au grand dam de Ronald, qui aurait voulu donner son patronyme au bébé et en faire une vedette de foot…
Le lendemain le médecin nous rassura sur la santé du bébé comme de la maman, et c’est à regret que nous dûmes renoncer à les reconduire toutes les deux au village. L’hôpital était propre mais rudimentaire, à nos yeux d’Occidentaux, et je ne pouvais m’empêcher de penser aux différences de conditions de vie. Ma petite filleule allait-elle survivre ?
Au moment où j’écris ces lignes, elle va bien, et les villageois, dans l’incapacité de prononcer ce nom étranger, l’ont baptisée Vigounir.
Que Dieu lui prête vie.
Le foot des filles à Djenné
Notre chauffeur, Amadou 2, est un fan de foot. Il n’a pas été à l’école, mais cela ne l’empêche pas de pouvoir citer par leur nom tous les joueurs des grandes équipes internationales, et de les reconnaître sur l’écran télévisé. Il est supporter de Liverpool et Manchester, alors que Ronald préfère Barcelone ; le soir même de l’anniversaire de Ronald, les équipes anglaises et espagnoles s’affrontaient en coupe d’Europe, et je me retrouvai à table dans la seule compagnie d’Amadou 1, qui n’est pas particulièrement préoccupé par le sport, à discuter autour du dessert, pendant que nous parvenaient les cris des amateurs, groupés autour du poste TV, en plein air. Car le climat africain permettait cette folie impensable chez nous en février, dîner en terrasse, sans même une petite laine.
J’ai oublié quelle équipe l’emporta, mais forcément, l’un des deux amis devait être déçu. Cette passion commune rapprocha beaucoup Ronald de notre chauffeur, par ailleurs un garçon charmant, discret et efficace.
A Djenné, où nous séjournions une journée entière, une rumeur circulait parmi le personnel de l’hôtel : l’après-midi aurait lieu le championnat de foot des filles.
Nous crûmes d’abord à une blague, mais il n’en était rien ; il s’agissait bien du très sérieux championnat féminin interscolaire.
Amadou 2 espérait secrètement un congé ; Albert, notre guide local, lui fournit le prétexte : il décréta sieste d’après déjeuner, jusqu’à 16 heures…Vu que la chaleur ne nous empêche pas d’être actifs, nous avons émis le désir de les accompagner pour ce spectacle inédit.
Une vaste plaine poussiéreuse servait à la fois de terrain, de parking et de tribune ; mais point d’autre véhicule que le nôtre, l’événement restait entièrement local, et les spectateurs arrivaient soit à pied, soit à moto ou à vélo. Les équipes participaient à un dernier entraînement, sous la houlette de leur coach ; nous fîmes le tour de la plaine, encourageant tour à tour les bleues, les jaunes, les rouges…Les filles, douze à seize ans, tête nue, avaient revêtu un short et un t-shirt aux couleurs de leur catégorie, et étaient très mal chaussées, tongs en plastique pour la plupart. Les entraîneurs étaient folkloriques, énormes lunettes à monture blanche pour l’un, foulard à la Touareg pour un autre, tous pleins de vitalité et d’enthousiasme ; des jeunes gens des deux sexes s’agglutinaient autour des équipes, fervents supporters ; la compétition s’annonçait très disputée.
Dans le public, les jeunes filles rivalisaient d’élégance copiée sur les magazines européens, jeans, corsages collants, mais sages foulards sur la tête pour la plupart ; la tribune, quatre rangées de chaises sous un auvent en toile, rassemblait des personnalités très soignées, costume cravate, boubous de fête ; au premier rang, Amadou 2, attentif, Albert, notre guide local en robe traditionnelle, et nous, les uniques Européens, turban asiatique et veste saharienne. Toutes les connaissances d’Albert, c’est-à-dire presque l’entièreté de l’assistance, vinrent nous saluer avec les formules habituelles de politesse, sans montrer le moindre signe de curiosité. Mais nous devinions les questions posées à Albert en dialecte. Le championnat de foot des filles n’est pas la destination habituelle des touristes à Djenné. Albert avait pêché de drôles de poissons.
Le match des plus jeunes, jaunes contre bleues, remplit toutes nos espérances, passionnant de bout en bout. Les filles se démenaient autour du ballon, dans un halo de poussière – pas le moindre brin d’herbe sur ce terrain – perdant parfois leurs tongs mais jamais leur sang-froid, courant, se heurtant, s’envoyant des passes tactiques, encouragées par le public et leur coach ; les règles étaient parfaitement respectées ; notre favorite, capitaine de l’équipe jaune, filait comme une gazelle, développant une stratégie offensive, mais les bleues se défendaient bien, et les deux mi-temps se terminèrent sur un score nul ; on passa alors aux tirs au but, et les bleues l’emportèrent ; le public envahit l’aire de jeu, dans une joyeuse ovation spontanée ; les jaunes pleuraient à chaudes larmes.
A regret, nous quittâmes le terrain pour continuer notre visite de Djenné avant la tombée de la nuit. Le match continuait, mettant aux prises les plus âgées, agressives et athlétiques, certaines chaussées de baskets. En parcourant les villages autour de Djenné, j’imaginais les jeunes footballeuses, rejoignant leur maison en pisé, le fagot ou le seau d’eau en équilibre sur la tête. Et je pensais à nos adolescentes oisives scotchées au poste de télévision.
Le Niger
Les grands fleuves ont de tout temps fasciné les rois, les explorateurs, les écrivains et les poètes. Le Niger, longtemps confondu avec le Nil, dont on croyait qu’il était un affluent, n’est connu par les Occidentaux que depuis le 19ème siècle ; son cours resta longtemps mystérieux, ainsi que les populations qui vivaient le long de ses rives.
Le Niger est comme le Nil en Egypte, la source de vie au Mali. Il coule au milieu du désert, apporte l’eau et les alluvions, permet la pêche et la navigation.
Large et majestueux, peu profond, son aspect n’a guère changé depuis des siècles ; son manque de tirant d’eau empêche la navigation des gros tonnages, et seules les pirogues la sillonnent, pinasses modernes augmentées d’un moteur.
L’ethnie des Bozos se consacre à la pêche de toute éternité et vit dans des villages le long de ses rives, quelques pauvres maisons qu’aucune piste ne rejoint, seulement accessibles par eau. Les marchés proposent aux chalands des montagnes de petits poissons séchés ou fumés, parfois quelques silures ; les capitaines, reconnaissables aux barrettes qui ornent la base de leur grosse tête, sont immédiatement dirigés vers les hôtels ou les grandes villes.
La carte des restaurants propose généralement du capitaine, du poulet ou du bœuf. Nous avons mangé du capitaine plus souvent qu’à notre tour, sous toutes les formes, même en salade ; mais il faut reconnaître que c’est un poisson savoureux, dont la chair ferme rappelle la truite.
Naviguer sur le Niger, au rythme lent de la pinasse, apporte une sensation de calme incomparable ; pas de bruit ; sur les rives, les femmes lessivent et les enfants jouent, les hommes s’occupent de quelques jardins, et la plupart du temps, il n’y a rien que le sable à perte de vue. Rien n’a changé depuis des siècles.
A Bamako, notre hôtel était bâti le long du fleuve, un peu à l’écart du centre, et le restaurant sur pilotis permettait de jouir d’un paysage fabuleux ; de quoi faire oublier les moustiques et le confort relatif des chambres.
A Ségou, on se trouvait sur le port en quelques minutes, si toutefois on peut appeler port un rassemblement de pinasses et de pirogues, à même le sable ; une foule bigarrée, perpétuellement en mouvement, les pieds dans l’eau, vaquait aux besognes quotidiennes, les femmes à la lessive, les hommes au transport vers l’autre rive ou à la pêche ; les enfants surveillaient le petit fourneau où chauffe l’éternel thé à la menthe, les jeunes filles transportaient en équilibre sur leur tête des seaux colorés, remplis d’eau, de légumes ou de poissons, port de reine et sourire éclatant. Un tableau idyllique, si le sable n’était pas jonché de détritus divers, le manque d’hygiène si évident, la pauvreté aussi présente.
Même état des lieux à Mopti, où des conditions identiques se reproduisent, à une échelle plus vaste. Pollution de l’eau, saleté des berges, vie grouillante de promiscuité. Mais on chercherait en vain l’expression du malheur sur les visages ; les Africains n’ont rien de ce que nous estimons indispensable, mais ils sont heureux de vivre. Une grande leçon.
La capitale des sables
Si le Niger a excité l’imaginaire des explorateurs du 19ème siècle, aucune ville n’a autant fasciné les découvreurs, les aventuriers et les rêveurs de tout acabit, que Tombouctou. Tombouctou la ville dorée, capitale secrète et mystérieuse des sables, interdite aux infidèles, tenue par les fiers Touareg, nomades insaisissables, épris de liberté, susceptibles et hostiles aux étrangers non musulmans.
Nous avions fait de Tombouctou le but ultime de notre voyage, comme l’accomplissement d’une quête. Nous prîmes donc la route, Dagui résigné, et nous mus par un sentiment intime fait d’excitation et de curiosité, presque religieux. La route, en l’occurrence, était une large piste sablonneuse semée de nids de poule, sur laquelle Amadou allait montrer toute sa dextérité, et Dagui ronger son frein en silence ; de son propre aveu, les pistes sont une épreuve, les Touareg inhospitaliers, et Tombouctou…on verrait. Après 5 heures de secousses impitoyables, nous étions presque prêts à lui donner raison.
Par chance, nous ne dûmes pas attendre le bac, ce qui peut prendre des heures ; un bras du Niger coule à 15 kilomètres de la ville, et quelques pauvres villages de pisé poussent çà et là sur les rives ; le fleuve sert à la fois de contact avec le monde et de frontière avec le désert.
Disons-le tout de suite : nous avons été déçus. Tombouctou est une ville de banco poussiéreuse et triste, et on est bien en peine de trouver quelques portes sculptées en bois, rares témoins d’une splendeur passée. C’est que la légende d’une ville où l’or coulait à flots a eu la vie dure, alors qu’en fait, Tombouctou a toujours été une ville du désert, peuplée de Songhaïs sédentaires, cultivateurs et artisans, qui commerçaient avec les Touareg. Ceux qui la découvrirent au 19ème siècle, comme René Caillé ou Gordon Laing, ne la décrivirent pas autrement, et furent également déçus.
La grande mosquée était en rénovation, ambitieux programme financé par les Occidentaux, les célèbres bibliothèques fermées, les souvenirs du major Laing, de René Caillé et du géographe Barth réduits à une pancarte au-dessus d’une porte close, le « musée » une grange où les objets quotidiens agonisaient dans le désordre et la poussière. Bastos, le guide local, arrogant représentant de l’ethnie songhaï, nous traîna d’un endroit à l’autre, débitant son discours appris ; il s’enorgueillissait d’un titre officiel, et accablait de son mépris les gamins sans qualification qui trompent les touristes, en se proposant comme guides. Après le circuit culturel, il nous emmena au marché, puis au centre artisanal, et nous abandonna aux mains des commerçants pour vaquer à ses affaires.
Comme nous avions tant attendu de Tombouctou, nous nous sommes efforcés de garder l’esprit et le cœur ouverts. Aussi nous avons été séduits par le charme sombre des hommes, tous enveloppés du chèche traditionnel, regard de feu et allure de bandits ; et aussi par la beauté sauvage des femmes, visage découvert et fierté farouche ; assises par terre devant leur tas de poissons ou de légumes, indifférentes aux nuées de mouches, princesses déchues couvertes de bijoux, habillées de couleurs chatoyantes. Au bazar, nous avons survécu à des palabres sans fin, autour d’un thé à la menthe, pour acquérir quelques bijoux et objets en cuir, copies pour touristes du magnifique artisanat targui.
L’après-midi, Bastos nous livra à un chamelier qui lui-même nous confia à un certain Mossa, guide du désert, aidé par deux gamins chargés de surveiller nos chameaux respectifs. Dans cet équipage, nous quittâmes la ville, longeant les campements des Bellas, qui sont encore de nos jours esclaves des Touareg, c’est-à-dire corvéables en échange de protection et d’entretien. Ils vivent dans des sortes de yourtes de nattes ou de peaux de chèvre, parfois même en pleine ville, là où les terrains sont municipaux et gratuits.
Il ne faut pas marcher beaucoup pour pénétrer dans le désert, il se trouve littéralement aux portes de la ville, et menace de la submerger. Le sable est sale, jonché de détritus, de sacs en plastique déchirés, les chiens et les poules sont à la recherche d’une maigre nourriture, les enfants à demi nus nous regardent passer.
Nos chameaux, particulièrement placides, avançaient d’un pas balancé, escaladant les dunes, contournant les buissons, suivant les dépressions, selon un itinéraire familier ; Mossa, très professionnel, nous faisait la conversation ; en vrai Targui, il ne montrera jamais son visage, et son âge restera un mystère ; il nous racontait les lentes caravanes de la nuit, se guidant à l’aide des étoiles, et la vie dans le désert, lutte incessante pour l’eau, les pâturages, la survie, mais aussi les codes d’honneur, l’entraide familiale, sans oublier l’incomparable liberté d’esprit que procure cette vie simple, ramenée à l’essentiel. Au campement – un maigre abri de peau de chèvre, ouvert d’un côté – nous fûmes reçus par une dame qui était peut-être sa mère, ou son épouse, et nous bûmes le thé, assis par terre, en écoutant Mossa nous décrire les mœurs des Touareg et évoquer les problèmes de la désertification, qui s’étend de façon alarmante, menaçant les troupeaux et les nomades. Nous rejoignîmes la ville à la nuit tombante, et la lumière blafarde du soir accentuait l’infini du désert, dune après dune, le sable, toujours le sable, et les maisons de banco de Tombouctou s’intégrant dans ce grand vide, se révélant à peine dans le crépuscule ambiant. Mossa nous quitta aux confins de la ville pour se joindre à un groupe de danseurs et de musiciens, attraction pour touristes en short ; de nos jours les fiers Touareg ne vivent plus de razzia et n’assassinent plus les infidèles.
Il nous restait le ciel, le sable, les femmes rejoignant le campement, seau sur la tête, et les deux jeunes chameliers dirigeant nos montures, drapés dans leur vaste robe bleue, jeune génération exhibant téléphone portable et quémandant des pourboires.
La danse des masques
Si Dagui n’était pas très à l’aise à Tombouctou, en pays Dogon, bien entendu, il était dans son fief. Il avait tendance à trouver les pistes pour y parvenir « excellentes », même si elles se révélèrent étroites, sinueuses et caillouteuses à souhait. Plus on approchait de la falaise, plus son sourire s’élargissait, plus il devenait prolixe et enthousiaste.
Les Dogons se divisent en trois groupes : ceux de la vallée, ceux dont les villages s’accrochent à la falaise, véritables défis à la pesanteur, et finalement ceux du plateau. Leurs jardins exploitent chaque parcelle cultivable, leur grand problème étant l’approvisionnement en eau. Malgré tout ils survivent dans cet environnement difficile depuis cinq siècles, et leur isolement relatif a permis la conservation d’une civilisation très originale. Découverts en 1931 par l’ethnologue français Marcel Griaule, qui leur consacra l’essentiel de sa vie et de ses recherches, ils sont devenus maintenant un but touristique ; heureusement, les obstacles que constituent l’absence de route convenable et d’hôtels de luxe limitent les visiteurs à quelques mordus qui ne craignent ni la randonnée, ni les nuits à la dure sur un toit en terrasse.
Amadou Dagui, intarissable, nous transmit tout pêle-mêle : la cosmogonie dogon, l’architecture dogon, les interdits dogons, les traditions familiales dogons, les croyances dogons, les cérémoniaux funéraires dogons… ; il nous montra les tables de divinations, les togunas, maisons de palabres où l’on peut seulement se tenir assis (pour éviter les disputes violentes), les greniers et leur organisation interne, les échelles en bois qui permettent d’accéder aux cavernes ; il nous entraîna dans les sentiers de la falaise, escaladés chaque jour par les femmes, portant leur fardeau de victuailles sur la tête ; il nous conduisit à la mare des caïmans sacrés, appelés familièrement « grands-pères » par les habitants d’Amani ; il nous raconta ses propres expériences, l’enfance au village, la circoncision, suivie d’une période d’isolement dans une caverne, la culture des champs d’oignons ; il nous présenta un Hogon, vieillard devenu chef religieux, vivant isolé dans la montagne, que personne ne peut toucher ; il nous fit rencontrer un forgeron ; il nous fit visiter une grande « maison de famille », habitée par plusieurs générations, l’ancêtre étant symbolisé par une grosse tortue vivant dans la cour ; il nous offrit un bonnet dogon, genre de bonnet phrygien aux multiples usages ; et surtout, il nous permit d’assister à une danse des masques.
Nous étions logés au campement de Sangha ; à ne pas confondre avec un camping ! Au Mali, ce mot signifie hébergement, et en fait, c’est bien de cela qu’il s’agit, un simple hébergement au confort minimum. Ce campement est tenu par un des oncles d’Amadou, quinquagénaire élégant, habillé très classe, dont le contact d’une exquise politesse donne sans effort l‘illusion de se trouver dans un établissement de catégorie supérieure…Un autre des ses oncles, chef des guides de Sangha, vêtu de la robe traditionnelle, est l’auteur, avec Catherine Clément et Dominique-Antoine Grisoni d’un livre clé sur la culture dogon : « La mère des masques, un Dogon raconte », malheureusement épuisé.
La société des masques Awa se produisait dans l’après-midi pour deux groupes de touristes auxquels nous pûmes nous joindre. C’est que maintenant, les danses des masques ne sont plus improvisées à partir des grottes, où se cachent les masques, groupés en sociétés secrètes, dans le but de permettre aux âmes des morts de rejoindre les ancêtres, mais sont devenues des spectacles payants et réglementés.
Pourtant tout se passait selon les règles ; d’abord deux danseurs apparaissaient au détour d’un sentier pour disparaître presque aussitôt ; avec les roulements de tambour, c’est le signal ; le petit orchestre se tenait à l’écart, les enfants dévorés de curiosité se faufilaient entre les touristes, et le défilé des masques commençait, étrange, sauvage, singulier, rythmé.
De mémoire de voyageur, nous ne vîmes jamais rien de pareil.
Les masques avançaient en file indienne, se balançant et sautant selon une chorégraphie savante, et c’était le monde entier qui défilait sous nos yeux : le guerrier, le guérisseur, le bandit, la jeune fille peul ; les animaux, le cerf, le lièvre, le singe, le coq, la tourterelle, enfin, plantée sur des échasses ; en tête du cortège, la mère des masques, et en arrière, les kanaga et les maisons à étages, hautes d’une vingtaine de mètres ; pendant une bonne heure, ils exécutèrent une série de figures savantes, destinées à séduire les âmes des morts ; les kanaga fouettaient le sol dans un nuage de poussière ; les siriges posaient leur grand mât par terre et le balançaient en avant et en arrière, dans un large mouvement ; ils tiennent leurs masques avec leurs dents, nous souffla Amadou, et il n’est pas rare qu’ils en cassent l’une ou l’autre ; ils sont jeunes, ajouta-t-il, et choisis pour leur force physique ; c’est la puissance personnelle ajoutée à la puissance magique des masques qui leur permet d’agir sur les âmes.
Spectacle ou véritable exorcisme, il nous était difficile de trancher ; pourtant, je m’y laissais prendre, et je m’attendais presque à voir les masques grimper sur les terrasses des maisons qui ont connu un mort, pour que le dama s’accomplisse ; mais en fin de compte, ils redevinrent humains, s’assirent par terre et posèrent pour les photos d’amateur, aux côtés d’arrogants touristes, les poches pleines d’euros, qui s’interrogeaient s’il convenait de donner un pourboire. C’était le moment d’évoquer les justes paroles de Jacques Chirac, inaugurant le musée du Quai Branly, rappelant qu’il faut cesser de mesurer le monde à partir de l’Occident, et qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les cultures, pas de hiérarchie entre les peuples.
Rencontres du troisième type
La visite d’un pays ne serait rien si on n’y faisait pas de rencontres étonnantes, de celles qui restent dans la mémoire.
Grâce à Amadou, nous avons été reçus dans le cabinet du ministre du tourisme – ou de la culture, allez savoir – et ce haut personnage se montra honoré de notre visite, évoquant Marcel Griaule, énumérant les projets touristiques destinés à mettre le Mali en valeur, recueillant nos impressions, nous engageant à promouvoir le Mali à notre retour en Belgique. Il nous sembla compétent mais limité dans ses moyens… Quelques posters, quelques livres, le matériel à sa disposition semblait réduit et inversement proportionnel à son enthousiasme.
Le tourisme au Mali reste aux mains de quelques agences basées à Bamako, plus ou moins professionnelles, qui emploient des guides locaux dans chaque destination importante ; j’ai déjà cité Albert et Bastos (tous ont des surnoms d’origine diverse), respectivement à Djenné et à Tombouctou, un peu imbus de leur personne, sûrs de leur importance sociale, répétant leur texte comme des phonographes ; à Sangha, nous fûmes pilotés par un certain « Montagne », tout de blanc vêtu, personnage hésitant entre l’intellectuel de service et le sage de village. Tous ces guides déversent leur discours appris avec plus ou moins de conviction, parfois avec lassitude. Amadou fut un guide autrement intéressant, car il ne nous débita pas sa part d’encyclopédie mais discuta avec nous à bâtons rompus, en toute amitié, et nous livra sans le vouloir toutes les contradictions de son pays. Il en était d’ailleurs le véritable symbole, Dogon élevé dans un animisme mélangé d’Islam, ayant fait des études de type occidental, résidant dans la capitale, crédule et sceptique à la fois quant aux croyances, aux rituels, aux traditions. Un pied dans la falaise et un autre dans le monde d’aujourd’hui.
A Djenné, nous fîmes la connaissance d’un guide rasta, très reconnaissable à ses dreadlocks et ses t-shirts pacifistes ; il avait séjourné en France et en était revenu peu emballé : trop de suicides et de pédophilie ; que lui répondre ? Nous aussi, nous sommes des inadaptés, à notre manière.
A Tombouctou, le jour de notre départ, nous croisâmes un autre inadapté : Moussa Ag Assarid, Targui vivant en France, auteur d’un livre sur la confrontation des deux civilisations, nomade contre sédentaire, 21ème siècle contre le temps aboli, progrès contre tradition : « Vous avez l’heure, nous avons le temps » ; avec des amis français, il se rendait dans son campement natal du Sahara pour y apporter du matériel scolaire et médical, caravane au grand cœur, goutte d’eau dans un désert assoiffé.
Une des rencontres les plus interpellantes, nous la fîmes à Amani, village dogon dont j’ai parlé précédemment, placé sous la protection bien nécessaire des caïmans sacrés. Amadou voulait y saluer Philippe Constantini, un cinéaste français qui y séjournait avec sa fille, dans le but de réaliser un documentaire sur l’école modèle de ce village. Philippe et sa fille étaient particulièrement sympathiques, et très bien intégrés à la population ; nous prîmes le thé en leur compagnie et celle du chef du village, un personnage haut en couleurs au verbe facile ; il faut ici faire une parenthèse : le français hérité de la colonisation est la langue officielle du Mali, enseignée dans toutes les écoles, et cela facilite grandement les rapports et la communication.
Le chef nous montra fièrement un livre illustré réalisé en partie par les élèves de son école, et signé par une de ces nombreuses Françaises fascinées par la région, y ayant vécu plusieurs années ; comme je m’enquérais du moyen de me procurer cet ouvrage, dont la vente devait dans mon esprit profiter à l’école d’Amani, je déclenchai une véhémente diatribe de la part du chef ; d’un côté il était très fier de la beauté de l’album et de son succès, mais de l’autre il déclarait ne pas vouloir empocher un franc des bénéfices engrangés, sous prétexte que l’auteure s’était installée à Amani chez un autre notable, et lui avait demandé de venir chercher l’argent…Amadou se taisait, mais les Occidentaux présents plaidaient le malentendu et exhortaient poliment le chef à plus de compréhension, tout en se heurtant à une fin de non-recevoir. Nous eûmes le fin mot de l’histoire par la suite, livrée par Amadou. La Française avait accepté l’hospitalité de l’adversaire politique du chef ; cela ne pardonne pas ; ce qui nous semble disputes dérisoires revêt une profondeur qui nous échappe, et notre rôle doit se limiter à une prudente neutralité. L’esprit colonialiste, difficile à extirper, nous laisse croire que nous, les Blancs, nous pouvons naviguer au dessus des factions ; c’est oublier que nous ne sommes plus chez nous (et que nous ne l’avons jamais été).
Le barman de l’hôtel Ambedjele, à Mopti, artiste du cocktail, nous livra ses doléances, mis sans doute en confiance par le turban de Ronald, qui lui confère partout où il passe un statut hybride, entre le voyageur et l’autochtone ; la mentalité des Blancs n’a guère changé depuis l’indépendance, l’argent qu’ils véhiculent leur permet caprices, exigences et manque de considération. Amadou avait un avis plus nuancé, parce que son statut social lui permet de dialoguer d’égal à égal.
Mais la plus belle rencontre, je la fis sur le chemin du retour, à quelques kilomètres de Bamako, où nous fîmes halte pour acheter des provisions de charbon de bois et de viande, destinées à la famille élargie d’Amadou. Pendant que le boucher local découpait à la machette d’énormes pièces de bœuf qui attendaient le chaland, accrochées sous des étals en plein air au bord de la route, en écartant les mouches, je fus hélée par une femme peul, assise à l’ombre, entourée d’enfants curieux et rieurs ; le dialogue se fit par l’intermédiaire d’Amadou, car elle ne parlait que son dialecte ; nous avions presque tout en commun, l’âge, le nombre d’enfants, de petits-enfants, mais elle avait – contrairement à moi - gardé sa beauté de jeune femme, une carnation superbe, pas une seule ride, et un sourire éclatant ; son boubou coloré et son foulard savamment noué sur sa tête faisaient d’elle une couverture pour magazine de voyages ; juste elle voulait me toucher, comparer ce qu’elle estimait l’essentiel, nos familles respectives (quelle valeur aurais-je eu à ses yeux, sans enfants ?), et quand Ronald voulut nous photographier l’une à côté de l’autre, elle refusa, faute de pouvoir obtenir l’autorisation de son mari absent…
Ne nous voilons pas la face
Le Mali, malgré ses attraits, est l’un des pays les plus pauvres de la planète ; même si je ne veux pas transformer ce modeste carnet de voyage en pamphlet politique, il faut bien reconnaître que nous, Occidentaux, nous sommes responsables de cette situation. Après le colonialisme, la mondialisation ; les légumes en provenance d’Europe, produits d’une agriculture subventionnée, sont vendus sur le marché de Bamako à des prix inférieurs de ceux pratiqués par les paysans maliens.
Le Mali est très heureusement un pays en paix, alors que nombre de ses voisins sont en proie à des guerres civiles meurtrières ; c’est un atout non négligeable pour le développement du tourisme.
Les nombreuses ethnies qui composent le paysage malien semblent se côtoyer sans problèmes majeurs ; c’est en tout cas ce qui apparaît aux observateurs superficiels tels que peuvent l’être deux visiteurs guidés par un autochtone ; les Touareg restent un peuple à part, qui éveille la méfiance et nourrit les préjugés, surtout depuis la dernière guerre ; leur destin n’est guère enviable, victimes de la désertification, de la sédentarisation et de la « touristification » forcées, enfermés dans les limites des jeunes états souverains, eux pour qui les frontières n’ont aucun sens.
Le grand problème de l’Afrique – et le Mali n’y échappe pas – est celui de l’eau ; processions quotidiennes de femmes et de petites filles portant des seaux sur la tête, jolies photos pour touristes qui ouvriront un robinet le soir à l’hôtel. Et qui râleront aux moments de baisse de pression (fréquents au pays dogon), et de coupure d’électricité (fréquentes à Tombouctou).
Le plus grand problème social – à mon avis – est celui de l’excision féminine. Bien que légalement interdite, cette barbarie (considérée par les Dogons comme le pendant de la circoncision) perdure sous le manteau, dans des conditions d’hygiène parfois effroyables. La jeune génération instruite commence – lentement - à se dégager de cette pesante tradition ; seule l’éducation en viendra à bout, dans un avenir indéterminé.
Nombre d’ONG occidentales travaillent au Mali à la réalisation de projets vitaux : barrages, écoles, hôpitaux, rénovation de bâtiments culturels ; juste retour des choses, après avoir pillé les ressources au seul profit des Blancs pendant la période coloniale ; mais Amadou déplorait la corruption – trop d’intermédiaires qui se servaient au passage, même en Europe. L’argent de la charité ne doit pas servir à payer des voyages de luxe et des fonctionnaires pléthoriques.
Et le mot fatidique est prononcé : bien entendu les Maliens ne veulent pas la charité, mais la justice ; et Amadou de dénoncer les touristes bien intentionnés qui distribuent bics et bonbons aux enfants, sans discernement ; ils feraient mieux d’offrir des dons aux chefs de village et de renvoyer les enfants à l’école, plutôt que de les habituer à la mendicité et à l’assistanat.
Si vous avez la chance d’aller au Mali, ne fermez pas les yeux ; ne regrettez pas le luxe « all inclusive » de certains séjours tropicaux, mais ne considérez pas non plus les signes de modernisation comme une perte d’authenticité ; si les motos de tous calibres remplacent petit à petit les ânes, si les pirogues à moteur sillonnent le Niger, si le béton fait son apparition dans les villes, c’est le signe que l’Afrique renaît. Et si vous constatez que « l’antiquité » que vous avez durement marchandée et finalement payée au prix fort est un faux noirci au cirage, soyez heureux d’avoir – un peu - contribué à l’économie souterraine du pays.
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